Umberto Eco (Italie)
le nouveau centre du monde glisse vers l’océan Pacifique
Umberto Eco, né en 1932 dans le Piémont italien, a fait des études de philosophie. Il s’est tourné très tôt vers la sémiotique, la science des codes et des signes qu’il enseigne aujourd’hui à l’université de Bologne. D’une curiosité insatiable à l’égard des mots et du langage, lecteur boulimique et polyglotte, il voue un intérêt à l’esthétique et à la culture de masse qui l’a amené à écrire quantité d’articles et d’essais pour un cercle toujours plus large d’initiés. Le succès planétaire de son roman Le nom de la rose (1980), tiré à plus de dix millions d’exemplaires, suivi par Le Pendule de Foucault (1988), L’Île du jour d’avant (1994) et Baudolino (2002) font qu’il jouit d’une aura et d’un renom particuliers parmi les écrivains européens. Voici des extraits de sa contribution au débat lancé par Jürgen Habermas le 31 mai 2003.
« […] Il suffit de visiter une université américaine pour se rendre compte que bourses d’étude, postes de recherche et positions de leadership étudiant sont aux mains des étudiants asiatiques […]. C'est l’importation de cerveaux […] asiatiques, originaires de pays tels que l’Inde, la Chine et le Japon, qui alimente le développement scientifique américain. En d'autres termes, toute l’attention américaine se déplacera de l’Atlantique au Pacifique, à l’instar des grands centres de production et de recherche, transférés ou implantés sur la côte californienne depuis plusieurs années déjà. À long terme, New York deviendra une Florence américaine ; elle conservera son statut de centre de la mode et de la culture, mais sera de moins en moins le lieu des grandes décisions.
« Les États-Unis deviendront progressivement un pays non pas atlantique mais pacifique, ce qui signifie, pour l’Europe, une chose bien précise : si les wasps des années 1920 vivaient dans le mythe de Paris, la nouvelle élite américaine vivra dans des États où le New York Times […] n'est pas distribué ou est distribué avec un jour de retard […]. Ils vivront dans des lieux où les Américains sauront de moins en moins de choses sur l’Europe, et lorsqu’ils les apprendront, ne réussiront pas à comprendre les motivations de ce continent exotique, beaucoup plus éloigné et méconnu qu'Hawaii ou le Japon. […]
« Par conséquent, ou bien l’Europe, abandonnée par la force des choses […] devient européenne ou bien elle se divise. Bien que l’hypothèse de la division de l’Europe ne soit pas réaliste, il convient d’en esquisser les contours : soit l’Europe se balkanise, soit elle se sud -américanise. Les nouvelles puissances mondiales […] se disputeront les petits pays européens selon leurs convenances, selon qu’il sera pratique […] d’avoir des bases en Pologne, à Gibraltar et peut-être à Helsinki ou à Tallin en raison des routes polaires. Et plus l’Europe sera divisée et l’euro affaibli sur les marchés mondiaux, mieux ce sera (on ne peut pas reprocher à une grande puissance mondiale de veiller avant tout à ses intérêts).
« Ou alors, l’Europe aura l’énergie de se proposer en tant que troisième pôle entre les États-Unis et l’Orient […]. Or pour se proposer comme troisième pôle, l’Europe a une seule possibilité. Après avoir réalisé l’unité douanière et monétaire, elle doit posséder une politique étrangère unifiée et un système de défense […] qui lui donne les moyens d'appliquer une politique de défense et d’intervention rapide que l’OTAN ne peut plus assurer. Les gouvernements européens réussiront-ils à conclure de tels accords ? [...]
« C’est là tout le sens de l’appel qu’adressent quelques citoyens européens aux gouvernements du continent qui les as vu naître et dans lequel ils voudraient continuer de vivre, fiers de leur appartenance. »
Extraits de La Repubblica du 31 mai 2003.
Vous avez lu un livre de lui ?
J'ai vu et j'ai lu le Nom de la rose...
Superbe film mais j'ai préféré le livre. Et vous?




