Voici une tribune d'un magistrat italien, avec cela vous vous coucherez moins bêtes que vous vous êtes levé mais il y a encore du boulot...
FRED VARGAS, archéologue et écrivain, est venue apporter son soutien au fugitif Cesare Battisti, condamné à perpétuité, auquel elle dit être liée par une profonde amitié ( Le Monde daté 14-15 novembre). Elle se porte garante de son innocence et lui accorde le statut de persécuté par les justices italienne et française.
Dans des conditions normales, il me semblerait superflu de répliquer après les nombreuses et concordantes décisions des juges italiens et français. Mais certains arguments utilisés par Mme Vargas, qui - soyons clair - ne sont pas fondés, imposent des précisions. Pas pour défendre l'honneur de certains magistrats, mais au nom de la vérité, et cela, je le dois - en m'excusant pour la rhétorique - à la mémoire de tant de magistrats italiens tués par les terroristes, seulement parce qu'ils appliquaient la loi et parce que tel était leur devoir.
Je souhaite cependant rassurer les lecteurs : je n'entends pas tomber dans la provocation de ceux qui pensent qu'il est possible de raconter à nouveau, et en quelques mots, les faits dramatiques qui ont ensanglanté l'Italie pendant vingt ans et de rappeler sur une page de journal des procès qui ont coûté des années de travail à des magistrats, à des avocats et à des policiers.
Il est en tout cas opportun de rappeler que les terroristes ont également tué des avocats et menacé des juges populaires pour empêcher la tenue de procès, qui, malgré tout, ont eu lieu devant des cours et des tribunaux ordinaires et non dans des stades. Des tribunaux ordinaires, pas des juges spéciaux, des avocats bien conscients de leur rôle de garants du droit et des droits, et non pas des instruments de l'aveugle répression de l'Etat, ont permis aux accusés de se défendre, même quand ceux-ci le refusaient. Et les mêmes juges, parfois en payant de leur vie, ont appliqué les lois votées par le Parlement italien, qui certainement étaient sévères, mais qui n'ont jamais mis en danger les garanties et les droits des accusés.
La vérité est donc écrite dans les décisions de condamnation qui sont à la disposition de quiconque a la patience de les lire. Et ce sont des sentences qui pèsent lourd et qui démentent de façon éclatante ce que les amis de Battisti affirment : par exemple qu'il n'y aurait contre lui que les accusations d'un repenti auquel on ne peut faire confiance ; qu'il n'y aurait pas de témoins pour confirmer ses déclarations ni aucun autre élément de preuve. J'aurais évidemment besoin des centaines de pages de ces arrêts, rendus par quatre cours différentes, y compris la Cour de cassation, au terme de quatre degrés de juridiction, pour parcourir à nouveau les motivations des condamnations infligées à Battisti et à ses complices.
Je me limiterai donc à quelques observations. Je pense que l'archéologue-écrivain Vargas, de la bonne foi de laquelle je ne doute pas, a été mal informée et je crois que son ami Battisti, avant de s'enfuir, lui a menti : pour commencer, elle démontre qu'elle ne connaît même pas les motivations des homicides du bijoutier Torregiani et du boucher Sabbadin tués, non comme elle l'affirme, car ils étaient des sympathisants d'extrême droite ou des fascistes, mais par rétorsion, car ils avaient eu l'audace de réagir à des braquages qu'ils avaient subis en tirant sur leurs auteurs.
Mme Vargas ignore que Battisti ne fut pas condamné seulement pour son appartenance aux Prolétaires armés pour le communisme (PAC) et pour quatre homicides, mais également pour de nombreux vols et agressions, et pour détention et port d'armes, ayant été entre autres arrêté en 1979 dans une base de l'organisation, pleine de mitraillettes, pistolets et fusils : il n'était donc pas un simple antagoniste politique ou militant innocent de groupes de gauche !
Mais d'autres circonstances que Mme Vargas cite, à vrai dire, ne sont pas le fruit d'une mauvaise connaissance des faits, mais, simplement, ne reflètent absolument pas la réalité. Je me permets d'en dresser une liste :
1) Il n'est pas vrai que Battisti, « arrêté en 1979... neuf ans plus tard se retrouve accusé de la totalité des actions des PAC » : il a été, en fait, immédiatement soupçonné pour l'homicide de Torregiani et pour d'autres graves délits, mais un peu plus de deux ans passèrent (pas neuf) avant que les preuves de sa responsabilité soient établies. Pendant ce temps, il s'était évadé de la prison où il était détenu.
2) Il n'est pas vrai que « le repenti Mutti » était « un jeune homme perturbé, ravagé par les drogues, bégayant ses accusations ». Mutti ne balbutiait pas, était sain d'esprit, n'était pas drogué, et ses aveux ont été validés par de nombreux témoignages et par les collaborations successives d'autres ex-terroristes ; les cours italiennes lui ont donc reconnu le crédit qu'il méritait.
3) Il n'est pas vrai qu' « une pratique courante au sein de certains groupes de l'époque permettait, en cas d'arrestation, de se défausser sur un camarade en sécurité à l'étranger. Mutti ayant aidé Battisti à s'évader, il fut convenu entre eux que Mutti pourrait utiliser son nom en cas de coup dur ». C'est la première fois en trente ans d'expérience professionnelle que j'entends une histoire aussi étrange et inédite. Il serait intéressant de connaître la source que l'archéoloque-écrivain Vargas cite sans la soumettre à aucune vérification critique.
4) Il n'est pas vrai que « Mutti voulait reconstituer le groupe dissous des PAC... mais Battisti avait pris conscience depuis longtemps que la lutte armée devait finir et qu'elle était un piège, une impasse ». Battisti, en fait, fut l'un des assassins les plus cruels et déterminés que le terrorisme italien ait jamais connus et il n'a jamais pensé au cours de ces années, peut-être également en raison de son parcours dans la criminalité de droit commun, se dissocier ou critiquer la pratique de la lutte armée.
5) Il n'est donc pas vrai que « Battisti avec d'autres membres du groupe, s'était résolument opposé [aux attentats Torregiani et Sabbadin], formant une dissidence ». Il en fut un des initiateurs et l'un des principaux protagonistes, participant personnellement, comme l'on sait, à l'homicide de Sabbadin. Du reste, Mme Vargas se contredit quand elle affirme qu' « il n'est pas concevable que Battisti, dissident, ait organisé une agression qu'il réprouvait si fortement ».
Dans ce cas, on ne comprendrait pas pourquoi Mutti, qui avouera sa participation à de nombreux crimes des PAC commis en 1978 et en 1979, aurait aidé Battisti - ce qui est relaté même par Mme Vargas - à s'évader de prison en 1981. Selon elle, Mutti s'était déjà éloigné de Battisti du fait de divergences sur le fait de poursuivre ou non la lutte armée, à partir justement de l'exécution des homicides Torregiani et Sabbadin.
Je pourrais bien sûr allonger la liste des graves inexactitudes contenues dans le texte de Mme Vargas, relatives également aux homicides de Santoro et Campagna que l'écrivain, avec une certaine désinvolture, semble attribuer à de supposées tortures, en réalité inexistantes, que les victimes - appartenant à la police - auraient infligées aux détenus.
Mais je ne veux pas trahir ma promesse : que celui qui désire approfondir les faits lise les sentences plutôt que les arguments présentés par les amis de Battisti. Ce dernier, en réalité, ne fut pas un intellectuel combattant pour la liberté qui choisit « l'exil au Mexique », mais un pur assassin qui échappa à la justice et aux peines infligées par les juges, peines que le pays tout entier (pas seulement les parents des victimes) attendait. La justice - soyons clair - n'est pas une vengeance mais le lieu d'affirmation des règles de l'Etat de droit : et celui qui les viole, d'autant plus s'il tue son prochain, doit payer.
Battisti est présenté comme une âme candide qui ne s'est pas défendue et s'est tue car il « ressentait intensément le sentiment d'une responsabilité politique, collective. A ses yeux, proclamer son innocence personnelle, c'était fuir ce qu'il considérait être sa «responsabilité politique», c'était se dédouaner à bon compte de son passé, ce qu'il ne s'estimait pas le droit de faire. Se trouvait aussi menacée la petite communauté des réfugiés italiens, protégés depuis vingt ans par la parole de la France ».
Battisti, en réalité, ne s'est pas défendu parce que le poids des preuves qui le chargeaient était incontestable ; il a préféré, au cours du premier procès, menacer les juges et les représentants du ministère public. Parce qu'après il s'est évadé et parce que, récemment, son personnage, mythifié avec l'aide de ses amis français, ne pouvait évidemment s'appauvrir par la reconnaissance - même tardive - de ses responsabilités.
Bien sûr, chacun a le droit de se défendre comme il croit devoir le faire, même par le silence (c'est en effet la voie la plus facile pour celui qui sait pouvoir être démenti en avançant au cours du procès des éléments susceptibles d'être contredits), mais de la part d'intellectuels, de femmes et d'hommes de culture, il serait juste de s'attendre à une plus grande objectivité et à un effort d'information.
Il est vrai que « la justice italienne de l'époque... » utilisait - et utilise encore - le système des repentis pour combattre le terrorisme. J'ajoute : pour combattre la mafia et la corruption. Mais il est franchement offensant d'affirmer qu'elle le fit « jusqu'à ses pires déviances pour régler l'intégralité des affaires, que les coupables fussent vrais ou vraisemblables » .
La fiabilité du système judiciaire italien n'a certes pas besoin de l'accord de Mme Vargas. Je voudrais rappeler à tous les lecteurs que c'est justement grâce à la collaboration d'un autre repenti italien, Bruno Bertelli (dont j'ai moi-même enregistré les déclarations, en informant immédiatement mes collègues français), que furent recueillies les premières et décisives preuves contre les terroristes d'Action directe qui, le 31 mai 1983, avenue Trudaine à Paris, avaient tué deux agents de police français (Emile Gondry et Claude Caiola) : même les juges français considéraient tout à fait crédible ce « collaborateur » italien et les responsables des meurtres - dont deux terroristes italiens - furent tous condamnés.
Ce que j'entends dire par là ? Une vérité implacable : que tous les systèmes de justice des pays démocratiques - qui vantent désormais un excellent standard de « confiance réciproque » - connaissent l'utilisation procédurale de ces « repentis » que l'on nomme ailleurs « collaborateurs de justice ». De plus, l'adoption d'un tel outil procédural est actuellement prévue par les instruments internationaux les plus élaborés, comme la Convention ONU signée à Palerme en 2000 (article 26) ou le Plan d'action de l'Union européenne de 1998 sur la criminalité organisée.
Je regrette donc que l'attaque du système judiciaire italien et la béatification de Battisti se manifestent encore sous une forme idéologique et totalement infondée, en oubliant - entre autres - que l'Etat italien, avec trois lois successives (la dernière mettait en valeur la dissociation politique sans demander à personne d'accuser les complices et donc de donner des noms), a donné une large possibilité à chacun de tourner la page de son propre passé de terroriste. Si bien qu'aujourd'hui en Italie seuls sont détenus ceux qui croient encore au terrorisme et incitent à la lutte armée. Battisti, lui, n'a jamais jugé bon de profiter de la loi qui récompensait la simple renonciation ( « dissociazione » ) aux pratiques terroristes.
Dans ce choix, il n'y a pas d'espace pour la peur supposée de devoir évoquer des responsabilités, individuelles ou collectives, d'ailleurs désormais juridiquement et historiquement devenues incontestables. Naturellement, chacun peut répondre comme il le veut à la question posée par Mme Vargas ( « pourquoi, s'il n'est pas coupable, Battisti n'a-t-il pas répliqué aux accusations qui l'accablèrent de mars à juin 2004 ? » ), mais franchement superflue et rhétorique me semble l'exhortation qui conclut son article ( « au lecteur de [...] se demander si le gouvernement peut livrer Battisti à la prison italienne ! »).
Battisti s'est enfui une fois de plus, un assassin est encore en liberté et c'est maintenant à la communauté internationale - pas seulement aux autorités et à la justice françaises qui ont évalué la demande italienne avec tant d'attention - d'assurer son incarcération. Ce qui arrivera tôt ou tard.
Une dernière chose : la seule vérité dans l'article de Mme Vargas est que Cesare Battisti, étant à Mestre pour assassiner Sabbadin, n'a pu tirer sur le fils du pauvre Torregiani ! Mais je défie les amis de Battisti de trouver un seul acte judiciaire ou un commentaire des autorités italiennes dans lequel on affirme le contraire : l'erreur vient donc des commentateurs mal informés, tels l'archéologue-écrivain Vargas, justement.
Armando Spataro





