La Dormeuse de Naples est, au même titre que la Léda de Michel-Ange, l'un des tableaux les plus mythiques de l'histoire de l'art. Le chef-d'œuvre disparu d'un grand artiste, voilà un sujet fascinant pour un écrivain. Encore faut-il le traiter avec talent ce dont Adrien Goetz ne manque pas, déjà auteur l'an dernier d'un étrange faux roman policier dans le domaine de l'art contemporain, Webcam.
Trois textes courts écrits par Ingres, Corot, et un collaborateur anonyme de Géricault nous content, par touches, la genèse de la toile et ce qu'elle devînt après la chute de Murat. Mais rien n'est sûr : très rapidement, les pistes se brouillent et se perdent. Un mythe doit le rester.
Qu'importe les libertés que prend Goetz avec l'histoire. Comme le disait Dumas, l'important est de lui faire de beaux enfants. On apprend donc avec étonnement que ce petit cachottier d'Ingres n'était pas l'homme rangé et un peu ennuyeux que l'on croyait. Il a multiplié les maîtresses - ce que l'on peut comprendre tant ses femmes ont dû être ennuyeuses - et a même connu, au sens biblique du terme, Joseph, le modèle noir de Géricault, qui joue également un rôle dans cette histoire.
L'évocation de la Rome de la première moitié du XIXe siècle, lieu de rencontre de tous les peintres de l'Europe, est une vraie réussite. Tout est faux, mais tout est vrai. Cette société secrète d'opérette, dont la cérémonie d'intronisation permet à Corot d'entrevoir un court instant la fameuse Dormeuse est proche de celles qui se multipliaient à cette époque, telle la Société Cipollésienne. La mystérieuse jeune femme qu'Ingres peint et dont il tombe amoureux est la sœur de ces lorettes dont les peintres faisaient leurs muses, leurs modèles et leurs maîtresses.
S'il fallait faire un seul reproche à Adrien Goetz, c'est qu'il écrit trop bien pour nous laisser croire qu'Ingres a pu nous laisser ces courts Mémoires. Grand peintre mais épistolier laborieux, il n'a pas le talent de plume d'un Delacroix. Ce reproche est, bien sûr, un compliment.
Adrien Goetz, La Dormeuse de Naples, Le Passage, 2004, 128 p., 184 ill., 14 €. ISBN : 284742041X
Prix obtenu(s) par cet ouvrage
2004 Prix des Deux Magots
2004 Prix Roger Nimier
Un super bouquin !
yap




