Bonsoir à tous, j'éspère que vous avez passé un bon Noël.
Le 18 novembre 2006, j'ai organisé au profit de la Société d'Histoire Moderne de Compiègne et de la Société Historique de Soissons, une sortie intitulée : "Sur les pas des soldats italiens en France lors de la première guerre mondiale."
L’animation de la journée a été assurée par moi-même, par M. Jean Vedovati, par M. Boureux par M. Hubert Heyriès, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Montpellier, grand spécialiste du sujet qui, tout au long de la journée, nous a fait bénéficier de ses vastes connaissances en matière.
Le rendez-vous matinal était fixé au cimetière de Bligny, dans la Marne. Ce cimetière militaire italien, inauguré en 1921, contient 3.440 dépouilles, dont 3.040 dans des tombes individuelles et 400 en ossuaire. Il a été construit sur les lieux même où le II° corps d’armée du général Albricci engagea en juillet 1918 d’âpres combats contre l’armée allemande qui menait sa dernière grande offensive de la « Grande Guerre. » Le cimetière dispose également d’un « parco delle rimenbranze » (parc du souvenir) unique en France qui, selon la tradition funéraire italienne, est censé assurer la transition entre le monde des morts et celui des vivants. L’après-midi a été consacré à la visite du cimetière de Soupir (Ainse), qui contient 588 dépouilles. Il est situé à proximité du Chemin des Dames, où le II° corps d'armée italien se battit en septembre 1918. Plus tard, grâce à l’amabilité de M. Boureux, nous avons pu visiter des anciennes carrières situées près du Chemin des Dames, carrières utilisées notamment pendant la première guerre mondiales par les diverses armées pour abriter leurs soldats.
La journée s’est terminée par une conférence de M. Heyriès à la Caverne du dragon : «Soldats italiens en France pendant la Grande Guerre: regards croisés .» A partir des archives relatifs à la poste militaire italienne qui surveillait les correspondances, l’historien a analysé l’état d’esprit de ces soldats transalpins.
Vous trouverez ci-dessous mon papier, dans lequel je rappelle rapidement les grandes lignes de l’histoire de l’engagement de ces 120.000 soldats italiens, travailleurs et combattants, qui traversèrent les Alpes pour venir en France contribuer à la victoire finale des alliées. Je travaille actuellement sur une étude plus approfondie sur ce même sujet. Bonne lecture.
1°) La légion garibaldienne.
Avant même l’entrée en guerre de l’Italie, à partir de décembre 1914, une unité de volontaires italiens s’était engagée dans les rangs de l’armée française : il s’agissait du 4ème Régiment de Marche du 1er Régiment de la Légion Etrangère, appelé couramment « Légion garibaldienne. » Comptant un effectif de 2.206 hommes, tous italiens en dehors d‘une poignée d’officiers français, le régiment était commandé par le lieutenant-colonel Peppino Garibaldi, neveu du « héros des deux mondes. ». Dans ses rangs, on trouvait également un certain Lazzaro Ponticelli, qui figure aujourd’hui parmi les cinq « poilus » survivants de la première guerre mondiale. Au total, en seulement trois semaines de combats, dans les Ardennes, le régiment compta 300 morts et disparus, 400 blessés et 500 malades.
La Légion garibaldienne fut retirée du front le 9 janvier et envoyée au repos. Finalement, l'importance des pertes, s'élevant à plus de la moitié de l'effectif, et surtout l'imminence de l'entrée en guerre de l'Italie, provoqua le 5 mars 1915 la dissolution de l'unité. Le 7 mars, le régiment partit pour son dépôt d'Avignon où, dans les semaines suivantes, le licenciement eut lieu. La grande majorité des légionnaires du 4ème régiment de marche rejoignit l’armée italienne, tandis que 127 s’engagèrent dans les rangs de l'armée française, le plus souvent dans d'autres unités de la Légion étrangère.
Militairement limitée, la présence en France de ces volontaires eu une grande portée symbolique, et son impact sur l'opinion publique italienne fut considérable. Parmi les victimes de ces combats acharnés, figuraient deux neveux de Garibaldi, Bruno et Costante. Leurs dépouilles furent transférées solennellement à Rome en janvier 1915 et donnèrent lieu aux premières grandes manifestations en faveur de l'entrée en guerre de l'Italie qui aboutirent, le 24 mai 1915, à l’entrée en guerre de l’Italie.
2°) Les T.A.I.F. (Troupes Auxiliaires Italiennes en France).
En 1915 et 1916, l'Italie, engagée dans de durs combats sur l'Isonzo, n'expédia pas de troupes sur le sol français. La situation changea en août 1917 : à cette époque, après les épouvantables pertes subies en 1917, la France avait été contrainte d'envoyer au front des milliers d'hommes affectés jusque là aux arrières et à la production industrielle. Confrontée à un cruel manque de main d'œuvre, elle sollicita son allié transalpin. L'Italie dépêcha donc en France entre 60.000 et 70.000 hommes qui furent chargés des travaux de logistique à proximité du front.
Le projet fut formalisé par une convention signée le 19 janvier 1918 à Rome. Il prévoyait que les T.A.I.F. seraient composées d'hommes qui, pour les deux tiers, avaient été écartés du service actif pour des raisons médicales, les autres devant être choisis parmi ceux déclarés militairement aptes mais disposant de compétences ou aptitudes particulières. Bien que désarmés, ils demeureraient soumis au statut militaire, en uniforme et commandés par des officiers italiens. La France se chargerait de compléter leur logement, entretien et solde.
Dans la pratique, les divers dépôts de troupes italiens profitèrent de cette opportunité inespérée pour se débarrasser des éléments jugés les moins fiables, non seulement du point de vue physique, mais également moral. En effet, à cette époque l'Italie, à peine sortie du désastre de Caporetto, disposait d'un nombre considérable de soldats appartenants à des unités dissoutes, désormais considérés, à tort ou à raison, comme peu fiables, et qu'il n'était guère possible ni parfois souhaitable de re-équiper et d'envoyer au front.
Par la suite, soucieuse de relever son prestige à l’étranger, l'armée italienne effectua une sélection plus sévère de ces troupes et en améliora l’encadrement. A partir de l'été 1918, compte tenu des pertes sévères subies par le II° corps d'armée italien en France, les soldats des T.A.I.F. furent également soumis à une visite médicale plus sévère et 4.000 d'entre eux, jugés aptes au service actif, furent incorporés dans les unités italiennes du II° corps d’armée.
Finalement, ces unités furent généralement à la hauteur et fournirent une contribution appréciable pour la construction de tranchées, positions d'artillerie, baraquements, routes, ponts etc.
3°) Le II° corps d’armée.
Dans la première phase de la guerre, le divers projets d'envoi de troupes italiennes sur le front français restèrent sans suites. Mais la situation changea brusquement vers la fin de 1917 : à cette époque, l'Italie avait engagé sur le Piave une bataille décisive, parvenant à arrêter sur ce fleuve les armées austro-hongroises auparavant victorieuses à Caporetto. A cette occasion, les 38 divisions italiennes avaient bénéficié du soutient de six divisions françaises et cinq britanniques. Une fois la situation rétablie, elles quitteront le front italien à l’exception de deux divisions françaises d’infanterie, la 23° et la 24°.
Comme contrepartie de l'aide apporté par les alliés dans ces moments difficiles, et en prévision de l'offensive allemande qui s'annonçait sur le front français, on commença à débattre de l'envoi de troupes italiennes en France. La décision fut annoncée au Parlement italien le 18 avril 1918, par le Président du Conseil italien, M. Orlando :
« En cet instant qui est certainement le moment culminant du conflit, ne pouvait pas manquer à côté de ses alliés, ne devait pas manquer l'Italie. L'Italie, qui pourtant rappelle d'être l'extrême aile droite de l'unique armée des peuples libres et qui de ce fait prévoit de devoir elle-même se trouver engagée dans le gigantesque duel, a senti toutefois qu'elle ne pouvait être absente en cette heure suprême de la tourmentée, glorieuse terre de France. Elle a apporté sa solidarité tangible aux Alliés. Elle y a apporté tout ce concours fervent et passionné que les circonstances pouvaient consentir […]. Les drapeaux des régiments italiens seront déployés au vent sur les champs de Picardie et de Flandre à côté des drapeaux alliés.»
C'est le II° corps d'armée italien qui fut choisit pour se rendre sur le front français. Il s'agissait d'un ensemble d’unités expérimentées, qui depuis le début de la guerre avait été de tous les combats, notamment dans la région de Gorizia. A sa tête, se trouvait le général Alberico Albricci. Selon l'organisation classique de l'armée italienne, le II° corps d'armée comprenait deux divisions d'infanterie et des troupes de corps d'armée :
-La 3° division d'infanterie était commandée par le général Pittaluga. Elle était composée des brigades Napoli (75° et 76° régiments d'infanterie) et Salerno (89° et 90° régiments d'infanterie), par le 4° régiment d'artillerie de campagne, le 60° bataillon de sapeurs et autres unités de soutien.
-La 8° Division était commandée par le général Beruto. Elle se composait des brigades Alpi (51° et 52° régiments d'infanterie) et Brescia (19° et 20° régiments d'infanterie), par le 10° régiment d'artillerie de campagne, le 25° bataillon de sapeurs et autres troupes de soutien. Il est important de noter que le haut commandement italien, conscient de l'importance des symboles, avait remplacé la brigade Udine, une des quatre qui composaient jusque-là le corps d'armée, par la brigade Alpi, commandée par le même Peppino Garibaldi qui en 1914 avait été à la tête de la Légion garibaldienne dans l'Argonne. La brigade Alpi comprenait un certain nombre de vétérans de la Légion garibaldienne de 1914 qui, une fois cette unité dissoute, s’étaient engagés à la suite de Peppino Garibaldi dans le 51° régiment d’infanterie : les survivants se retrouveront ainsi, pour la deuxième fois depuis le début des hostilités, sur le front français.
-Les troupes de corps d'armée comprenaient les arditi du 2° Reparto d'assalto, deux escadrons de cavalerie du Raggruppamento di cavalleggeri Lodi, le 9° régiment d'artillerie lourde, des troupes du génie et des divers services : télégraphistes, transports, santé, vétérinaires, poste, intendance, carabinieri etc., ainsi que diverses compagnies de mitrailleurs, à l’époque spécialité autonome de l’armée italienne. Par ailleurs, le 64° régiment de marche était également rattaché au II° corps d'armée : il comptait environ 5.000 soldats, et regroupait les éléments de renfort provenant d'Italie et des T.A.I.F.
Le total était de 51.079 hommes de troupe et 1.747 officiers, qui atteindront à effectif complet le chiffre de 60.000. Bien équipées et aguerries par plusieurs années de guerre sur le front italien où elles avaient affronté les armées austro-hongroises et allemandes, elles démontreront être à la hauteur des meilleurs unités alliées.
Entre le 18 et le 27 avril 1918, le II° corps d’armée s’embarqua sur les trains qui devaient l’emmener en France. Débarquée à Arcis-sur-Aube (Aube), la troupe fut affectée dans un premier temps aux champs d'instruction de Mailly et Arcis-sur-Aube, de façon à s'adapter aux conditions de vie et de combat particulières du front français. A partir du 13 mai, le corps d'armée se retrouva dans le secteur de l'Argonne, le même où la Légion garibaldienne s'était battue en 1914. Par la suite, le corps d’armée fut dirigé dans la Marne où, à partir du 14 juillet 1918, il fut engagé dans d’âpres combats sur le site même de l’actuel cimetière de Bligny. Par la suite, le II° corps d’armée partecipera à la dernière offensive alliée, dans le secteur du chemin des dames.
Julien Sapori







