Une autre Italie
L'affaire Aldo Moro a inspiré un roman à un écrivain écossais. Les années de plomb valent désormais de l'or
Heureuse idée que de traduire et de publier enfin, un quart de siècle après sa première édition en langue originale, ce roman d'Allan Massie inspiré par l'affaire Aldo Moro. Curieuse idée surtout que de n'avoir jamais songé à le sortir autrefois, quand le cadavre du chef de la Démocratie-chrétienne était, si l'on ose dire, encore chaud. Moro avait été enlevé par les Brigades rouges puis retrouvé assassiné le 9 mai 1978. La lecture des événements par le romancier écossais, qui avait longuement séjourné en Italie, où il enseignait l'histoire, pouvait à bon droit passionner. Où en est-on aujourd'hui ? Les circonstances de la captivité de Moro, les atermoiements des dirigeants de la Démocratie-chrétienne, Giulio Andreotti en tête, tous plus ou moins opposés à sa politique de compromis historique avec le Parti communiste d'Enrico Berlinguer, et qui le laissèrent périr sans états d'âme pour mieux donner de leur parti l'image d'un mouvement inflexible devant le terrorisme, qui ne négocie pas, en bref, les péripéties de ces années de plomb semblent appartenir à un passé lointain, à une autre Italie.
Est-ce à dire que « l'Homme sacrifié » d'Allan Massie est un livre désormais daté et par conséquent inutile ? Tout au contraire ! Le détachement, la distance désormais prise avec son modèle lui a donné une forme de hauteur. Non pas celle de l'éphémère témoignage romancé, mais du roman de l'historien qui comprend et qui recompose. Moro s'appelle ici Corrado Dusa. Massie lui a inventé une famille : un frère aîné ancien diplomate ; des enfants idéalistes, indolents ou affairistes. Il a tissé un réseau autour d'eux. Des jeunes gens grisés par la rhétorique révolutionnaire, aux engagements douteux mais aux dégoûts très sûrs. Bref, Massie a construit une véritable comédie humaine et romaine, comme s'il avait respiré de naissance l'air matinal du Campo dei Fiori ou passé sa vie dans le quartier cossu des Parioli. S'il n'épargne aucune critique aux dirigeants de la Démocratie-chrétienne (pourquoi diable a-t-il donné le nom puccinien de Gianni Schicchi au double peu déguisé d'Andreotti ?), il semble aimer en revanche tous ses autres personnages. Il les fait vivre en tout cas avec une empathie peu croyable. Comme s'il partageait la ferveur pathologique de ses révolutionnaires, la lucidité généreuse et la mort stoïcienne de son héros, la brouillonne sensualité de ses héroïnes ou l'indulgente amertume de Raimondo, le frère aîné, à qui il donne le plus souvent la parole et qui pourrait ressembler au Burt Lancaster de « Violence et passion » de Visconti. Son livre, pour tout dire, relève du pur roman aussi bien que de la tragédie historique. Il nous parle d'un pays précis et d'un temps révolu. D'un autre monde, en somme, qui est encore le nôtre.
«L'Homme sacrifié», par Allan Massie, traduit de l'anglais par Jean Bourdier, Fallois, 318 p., 20 euros.
Allan Massie est né en 1938 à Singapour. Historien, critique littéraire du « Scotsman » et du « Sunday Times », il est aussi l'auteur de romans comme « les Mémoires de Tibère » ou « les Ombres de l'Empire ».
Par Frédéric Vitoux
Nouvel Observateur - 08/06/2006



