par julien » Jeu Déc 29, 2005 5:31 pm
Réponse à Erwanbass :
-Un bon point (diciamo un 9 su 10) pour avoir trouvé la bonne réponse : oui, la ville italienne où il fait bon vivre c'est Trieste. Ce n'est pas une surprise, car déjà l'année dernière elle arrivait en 3° position. En 2ème position, nous retrouvons la ville située juste à côté : Gorizia ; en 3° position Belluno ; en 4° Aosta et Ravenna ex-aequo, etc etc. Les trois dernières : Palermo, Agrigento et, dulcis in fundo, Vibo Valentia.
Conclusions intéressantes à tirer : la Vénétie Julienne est incontestablement une région merveilleuse (d'ailleurs je vous le confirme) ; d'une façon générale, c'est le nord-est qui l'emporte ; les grandes villes ne sont pas prisées (on retrouve le même phénomène en France) ; le sud se trouve, comme d'habitude, à la traine.
-Un très mauvais point (diciamo 1 su 10 - da far firmare ai genitori !) pour avoir osé critiquer Trieste à cause de la bora. La bora est un phénomène météorologique absolument fascinant : il faut l'avoir entendu "chanter" dans les ruelles de la ville, (le mot "refoli" est intraduisible en français, d'ailleurs je ne sais même pas si c'est de l'italien ou du dialect...), voir la mer qui s'agite et blanchit, les quais couverts de mousse candide comme la neige, le ciel d'une clarté transparente une fois l'alerte passée... Les triestins adorent la bora, et ils ont bien raison : c'est leur drapeau, leur emblème. Certes, cela n'est pas à la mode à l'époque des voyages organisée sous les palmiers et du far-niente à la plage : c'est tout le charme de Trieste, de proposer une façon de vivre totalement anti-conformiste, basée sur la culture, la béauté, la convivialité, la qualité de l'environnement... et pour cause, puisqu'à Trieste il n'y a ni palmiers ni plages (mais des rochers à pic). Par contre, il y a plein de librairies, les derniers cafés-littéraires d'Europe et... pas une seule dischotèque ! C'est sans doute la raison principale de sa première place au classement : les gens commencent à en avoir marre de l'image de "bonheur" qu'on nous propose de façon stéreotypée, fondée sur le soleil, le bronzage, la consommation, les gratte-ciels, les boîtes de nuit etc. N'allez pas à Trieste si vous cherchez ces objets de consommation : par contre, si vous cherchez un art de vivre vous serez comme chez vous, d'ailleurs on y parle toutes les langues de la planète et il y a une Alliance Française très dynamique !
Pas convaincus ? Ci-dessous, des appréciations tirées du Guide de Trieste éditions Mercure de France :
"Ballottée au cours des siècles entre les super-puissances voisines que sont Vienne et Venise, Trieste fait figure de métropole mal aimée de la Méditerranée. Pour autant, elle fut et elle reste un lieu de rencontre des cultures, un lieu de brassage entre Europe centrale, Balkans et Méditerranée. Cette ville cosmopolite par excellence aurait-elle été injustement traitée par l’histoire?
Même si Trieste ne figurât jamais très haut dans les villes phares du tourisme culturel qui vit des foules d’artistes, de savants et d’écrivains de toute l’Europe défiler en Italie au 18ème et au 19ème siècle, Trieste connût malgré tout un certain succès. (...)
James Joyce s’y installa durablement, au cours de plusieurs séjours entre 1905 et 1915, écrivant à Trieste une bonne partie de son œuvre littéraire.
Mais c’est peut être par la production littéraire de ses propres enfants que Trieste passera à l’histoire : Claudio Magris, Roberto Balzen, Scipio Slataper, Silvio Benco, ou encore Italo Svevo. Extraits de leurs textes entre cosmopolitisme, bora (le vent de la région, «visiteur sans égards et violent, à cause duquel la ville est toujours sur le qui-vive»), ports et montagnes, mélancolie et déceptions
A présent, des extraits de grands écrivains :
-Claudio Magris et Angelo Ara, Une identité de frontière, Seuil, Paris, 1991 : "L’hétérogénéité du flux migratoire trouve un dénominateur commun dans la tradition italienne de la vieille ville. La culture, désuète et un peu éteinte, mais bien présente, de l’ancienne commune offre aux immigrés –qui pour beaucoup, venant du domaine côtier méditerranéen ou du proche arrière-pays slovène, connaissent déjà la langue italienne- un outil de communication et d’union."
-Roberto Balzen, Trieste, Editions Alia, 2000:
"Et la situation était délicate: une ville qui parle un dialecte vénitien, entourée d’une campagne où l’on ne parle que le slave, la partie la plus intellectuelle de la bourgeoisie qui se sent coupée du pays auquel elle croit appartenir… "
-Scipio Slataper, Années de jeunesse, par Biorgio Marin, Gallimard, 1996:
"Nous aimons Trieste pour l’âme tourmentée qu’elle nous a donnée. Elle nous arrache à nos petites misères et nous fait siens, nous rendant frères de toutes les patries contestées. "
-Silvio Benco, Trieste tra ‘800 et ‘900, Massimiliano Boni Editore, Bologne, 1988:
"Finalement, Trieste est proche. Alors, si la bora ne souffle pas son vent terrible –et si l’atmosphère ne se durcit pas en une pureté glaciale- la ville se révèle sous le manteau de fumée qui l’enveloppe, dans une chaude harmonie de brun et d’or, de gris et d’argent. Fumée des bateaux à vapeur en longs écheveaux… "
-Italo Svevo, Senilità, Seuil, Paris, 1960:
"Au-dessous d’eux, sur le boulevard, une charrette passa et, dans le silence qui les environnait, ils suivirent très longtemps le bruit des roues sur le sol inégal, bruit de plus en plus faible, qu’ils se firent un jeu d’écouter jusqu’au moment où il se résorba dans le silence universel. "
-Claudio Magris, Microcosmes, Gallimard, Paris 1999:
"C’est aussi une ville qui ronge le foie, comme l’Irlande, un ventre oedipien intolérable et inoubliable, qui fait miroiter des promesses de bonheur pour les décevoir aussitôt et qui pousse à la manie d’en parler continuellement en mal, mais d’en parler continuellement."
Convaincus ? Si vous l'êtes, bienvenus au club de ceux qui connaissent et apprécient cette autre Italie !